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Les applaudissements se sont tus !
Noir...
D’encre, profond, impénétrable.
C’est à lui, aucun doute !
Entrer dans la lumière...
Cette douce main sur son épaule, c’est Célia.
Elle voudrait le calmer, l’apaiser...
Sa voix se veut rassurante, mais est remplie de trémolos...
Comme les arpèges qu’elle lui fait répéter depuis tant d’années.
« Laisse-toi aller... Aujourd’hui tu t’appelles Sergei !
Tu joues libéré, sans contrainte, avec ton cœur !
Cette musique fait partie de toi. Tu la sens !
Ne pense à rien d’autre...
Et merde ! Tu vas leur foutre le cul par terre ! »
Il ne l’a jamais entendu parler de cette manière.
Elle, toujours si douce, si réservée.
Il faut croire que depuis quinze jours, elle a « la haine »...
Encore plus que lui.
En trois secondes, il revoit le film...
Image par image.
Travail de toute une année, sacrifice de tant de jours...
Le choix du morceau, dès le début du mois de septembre.
En concertation avec Célia.
« Ecoute... Tu es fort, sensible, expressif...
Tu as un poignet puissant, tes mains sont grandes...
J’ai pensé à ceci... »
Elle appuie sur la touche du musicassette.
« Prélude en Do dièse mineur de S. Rachmaninov »
Magique !
Révélation !
« Ce sera beaucoup de travail, mais tu peux y arriver !
A toi de voir... »
A nous deux Rachmaninov !
Le soir même, pendant des heures, il déchiffre.
Note après note, accord après accord.
Une mesure à la fois...
Inscrire sur la partition le doigté le plus logique...
En reparler demain avec Célia.
Main gauche puis main droite.
On essaie les deux...
Tiens, la droite au dessus de la gauche ! Toutes les deux dans le même octave...
« Waarf ! C’est quoi ce truc ?
Avec les oreilles, on ne fait rien ? »
Pendant des semaines, c’est la galère.
Il rame...
Déchirée la partoche ! Claqué le couvercle du Steinway !
Puis il recolle, vérifie qu’il n’a pas fait d’éclat dans le bois précieux...
Et il s’y remet... Encore, et encore.
« La réussite n’a de saveur qu’en regard du travail accompli pour y accéder. »
Phrase écrite sur une fiche et posée contre le métronome...
Tous les jours, le Prélude chante en lui.
La nuit aussi parfois...
Putain, ce qu’elle est belle cette musique !
Mars : examen technique.
Gammes, arpèges et exercices de vélocité.
Tout baigne.
Choisir ensuite « le » Bach.
Ce n’est pas ce qu’il préfère, mais c’est obligatoire.
C’est pareil chaque année, et il s’y est fait.
Musique baroque : Bof bof...
Si seulement Duke Ellington était dans le programme...
Avril : le morceau imposé est arrivé !
Il s’attend au pire...
Bingo ! C’est pire que pire !
Quasi indéchiffrable et aussi mélodique qu’un pet dans un entonnoir.
Ce compositeur belge ne s’appelait pas Ludwig, mais il était sûrement sourd !
C’est décidé, il ne retiendra pas son nom.
Peut-être aurait-il dû ?
La date du concours de fin d’année est enfin annoncée.
On a placardé ça et là quelques affiches.
Avec son nom en lettres grasses.
Il n’aime pas trop ça, mais au moins ça épatera peut-être un peu les nanas...
Quand on a dix-sept ans, on ne peut tout de même pas tout oublier pour la Musique !
C’est sa dernière année d’Académie, et il concourt pour la médaille du Gouvernement.
Pfft ! Quelle appellation !
Comme si nos ministres étaient musiciens...
Ça se saurait !
Pourtant, cette médaille, c’est la voie royale pour entrer au conservatoire !
Par la grande porte et avec tapis rouge dans l’entrée, s’il vous plait.
Aussi, est-ce devenu une espèce d’obsession.
Terminer premier de son degré, et récolter au moins nonante pour cent des points...
Ensuite tous les rêves sont permis.
Il a tellement travaillé, il n’ose pas imaginer, et pourtant...
Le jour de l’examen, rien ne se passa vraiment comme il l’avait imaginé.
Excès de confiance ? Manque de Chance ?
Ou simplement coup d’arrêt du Destin ?
D’entrée de jeu, cela commença mal.
L’imposé...
Deux hésitations, un temps d’arrêt au moment du changement de tonalité, bizarrement le seul endroit où le morceau devenait quelque peu mélodique...
Et l’énervement qui s’en suivit...
Au point de galoper sur le Bach, de l’exécuter sans âme.
Grandes orgues remplacées par un triste piano mécanique !
Sans une fausse note, certes, mais sans aucun sentiment non plus.
Il redressa quelque peu la tête sur le Rachma’...
Trop tard.
Pour une fois, la délibération du jury lui parut courte.
Célia se voulait rassurante.
Douce Célia...
Dépassée par ses sentiments !
...
« Et enfin, en « Excellence B », ...
Premier : Romeck X. obtient la note de 88% ! »
C’est quoi, cet étau qui l’empêche de respirer ?
Et pourquoi ce plafond est-il occupé à lui tomber dessus ?
Ecroulé château de cartes...
Un courant d’air sans doute...
Il vacille.
Dans la salle, sa Maman pleure.
Tant de travail...
Pour 2 % ??? »
- « Mademoiselle calmez-vous ! »
Ce soir, trois semaines plus tard, c’est le gala de clôture de l’année académique.
Il doit ponctuer la soirée.
Il va interpréter le Prélude...
SON Prélude !
Rien à gagner...
Plus rien à perdre !
Seulement la joie de le jouer comme il le ressent.
Et la possibilité de leur montrer !
L’énorme projecteur blanc s’allume, illuminant le piano à queue qui l’attend.
Allongé, désirable au milieu de la scène.
Ses mains sont transpirantes et glacées, mais elles ne tremblent pas.
Dans la lumière blanche, des particules de poussières dansent en l’attendant...
« Allez ! »
Aux deux premiers pas rapides, succèdent des pas plus lents...
Prendre son temps.
Applaudissements.
Profiter !
Rester concentré...
Il y a des moments comme ça dans l’existence, oh pas beaucoup, où un ange semble posé à vos côtés...
A moins que ce ne soit la main du bon Dieu...
Des soirs où tout semble accessible.
Des instants où l’humble mortel sort de son enveloppe, pour atteindre le Nirvana...
Il prend une longue et calme inspiration, pose d’abord les mains sur ses cuisses, et...
La magie s’enclenche, le lapin sort du chapeau !
Dès le premier accord plaqué, quelque chose se passe.
A moins que ce soit quelqu’un...
L’ange dont nous parlions tout à l’heure ?
Rachmaninov revit, tandis que ses yeux se ferment.
Les doigts trouvent seuls le chemin des touches, les notes prennent celui des âmes.
La musique se fait bonheur, et tout le monde est mélomane.
Au moment le plus rapide de l’œuvre, ses mains courent sur le clavier, sautillant par ci, ondulant par là.
A cet instant, même s’il voulait s’arrêter, il ne le pourrait pas.
Front penché.
Cheveux bouclés secoués par saccades.
Dernier accord.
Il le tient aussi longtemps qu’il le sent vibrer au fond de son ventre, tête en avant, légèrement rentrée dans les épaules.
Quand il rouvre enfin les yeux, la salle est debout.
Son professeur aussi.
Elle a des larmes plein les yeux...
Encore !
Une défaite n’est jamais définitive, l’échec n’est rien d’autre qu’un état d’esprit, il vient de le comprendre.
L’acceptation d’une erreur passée, la remise en question, la Foi, peuvent à elles seules transformer cet échec en Victoire !
Le concours raté n’était peut-être finalement qu’une mise en garde du Destin...
Mais c’est une autre histoire...
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